Association Française des Assistants Réalisateurs de fiction

Lettre ouverte de Patrick De Ranter - Juin 2002

22 novembre 2002

Voilà une lettre ouverte fort intéressante que Patrick Deranter (Cadreur, Opérateur Steadicam) a publié sur le site "Tournages-Le site.Com" le 15 Juin 2002 :

Lettre ouverte de Patrick De Ranter

Chers collègues et amis,

Ayant été victime d’un accident de tournage il y a plusieurs mois, je me suis dit qu’une réflexion profonde était nécessaire sur notre manière de travailler et les risques que nous prenons, nous les cadreurs et les assistants caméras, et plus largement tous les techniciens et les ouvriers du cinéma. Extrêmement ému par la disparition de notre copain Alain Dutartre, j’avais déjà une appréhension des cascades voiture, mais il faut se dire que l’accident n’arrive pas qu’aux autres et qu’après tout, on ne fait que du cinéma. Cela vaut-il le risque de se tuer bêtement ou de se blesser plus ou moins gravement ? Je pense que par "habitude" on ne se rend plus compte que tout peut aller très vite.

J’ai abordé ce sujet avec mes collègues de l’AFCF, je souhaite que toutes les associations (AFC – AFAR, etc.) s’emparent du sujet pour une réflexion approfondie. Aujourd’hui, plusieurs têtes télécommandées sont à notre disposition (voir e-gearing, keyhead et autre scorpiohead…), pas toujours très onéreuses pourraient par exemple nous éviter les risques inutiles. Voici donc le récit d’une "bête" cascade, a priori pas dangereuse et qui tourne mal !

Lors du tournage du film Absolument Fabuleux, réalisé par Gabriel Aghion et produit par Mosca Films, nous tournions à Paris, ce que l’on pourrait appeler une "cascade voiture". Le scénario du film indiquait qu’une conductrice complètement saoule (Josiane Balasko) conduisait sa voiture (BMW série 7) tout en cherchant au sol un paquet de cigarettes. D’après le story-board, cela donnait, vu de l’extérieur, l’impression que cette voiture zigzaguait dans la circulation en percutant des véhicules en stationnement, elle était ensuite prise en chasse par un véhicule de police qui la bloquait par une queue-de-poisson. Le début de la cascade était prévu en voiture travelling, la fin devait être filmé à un rond-point avec une grue (type Louma ou Super-techno). Le cascadeur engagé pour ce job était un professionnel réputé. La veille du tournage, pour diverses raisons (notamment un plan de travail serré) le metteur en scène simplifie la cascade et demande simplement que l’on filme la voiture qui zigzague à vitesse moyenne (40-50km/h), sans conducteur visible. La prise de vue se faisant en longue focale (zoom Primo 24/275) et le véhicule se déplaçant perpendiculairement à la caméra sur une énorme place près du Château de Vincennes. Le cascadeur délègue alors apparemment le job à un autre régleur moins expérimenté et n’est pas présent le jour du tournage. Ce régleur dirigeait donc par talkie-walkie une cascadeuse qui conduisait en aveugle (couchée sous le volant) cette BMW. La caméra fut placée sur une Pee-wee sur le bord de la place, la BMW se déplaçant à une vingtaine de mètres de nous, perpendiculairement à la caméra (pano gauche-droite), le Combo à quelques mètres de nous avec le reste de l’équipe, les camions garés dans notre dos. Nous avons fait deux répétitions, la première très prudente ou le véhicule roulait trop lentement en faisant des zigzags trop larges et la seconde plus rapide et plus conforme au souhait de la mise en scène mais ou le régleur fit arrêter la BMW trop près des véhicules en stationnement à mon goût…. J’avais un mauvais pressentiment, suite à ce freinage limite et dit au régleur textuellement : "Pas la peine de nous faire Taxi 3…", J’ai évidemment pensé à l’accident d’Alain Dutartre, réévalué rapidement les risques, mais même à cette seconde répétition, nous ne semblions pas en danger, la BMW étant loin de nous et je le répète, perpendiculaire à nous. Comme toujours ces quelques moments de doutes et de réflexions sont emportés par le travail, l’urgence du tournage, les derniers réglages de caméra (on demande au second assistant caméra de faire un zoom pendant la prise), blocage des rues par la régie, etc. Juste avant le clap, je me souviens cependant m’être tourné vers Sylvain Maillard, mon 1er assistant caméra, pour lui demander de me pousser et de crier en cas de danger… Le moteur est donné, tout va très vite, heureusement le régleur de cascade n’est pas loin de moi, je l’entends parler dans son talkie, "gauche, droite, gauche, droite…" . J’ai l’impression que la voiture va plus vite, soudain elle vient vers nous, l’assistant zoome en arrière pour garder la même grosseur de plan, impossible d’évaluer la distance, le régleur donne toujours des instructions, de plus en plus vite et plus fort, la voiture vient toujours sur nous et soudain l’ordre : "Freine, freine… !" et instinctivement les 3 personnes à la caméra se sont relevées, la voiture en bout de freinage a percuté la dolly, le magasin de la caméra m’a heurté la tête, je n’étais heureusement plus à l’œilleton et j’ai fait un bond en arrière. Je suis parti m’asseoir au cul d’un camion, sous le choc et n’ayons pas peur de le dire, en larmes et en criant : "Je le savais …" . J’ai eu peur, très peur et en 3 secondes j’ai repensé à Alain, à mes fils, à ma femme, c’est con à dire mais c’est ainsi. Je me suis dit que j’étais stupide, que je l’avais pressenti et que je n’avais rien fait, rien dit pour empêcher ça. Sylvain et Hervé les assistants , étaient blêmes. Pour faire le zoom, Hervé était à l’avant de la Pee-wee, l’œil rivé sur le petit moniteur de contrôle, il a sauté à la dernière seconde et, sans ce réflexe, il aurait certainement deux jambes fracturées aujourd’hui. Sylvain de son côté était concentré sur le point, à la dernière seconde lui aussi à fait un bond en arrière. Même à 50 km/h tout va très vite, pas le temps de crier, de faire quoi que ce soit, on bosse, on ne peut pas rater la prise, on est hyper concentré et en deux secondes il est trop tard. Je n’ai pas eu le bon réflexe en disant à Sylvain de me protéger, ce n’est pas son job, c’est impossible que quelqu’un qui bosse en protège un autre. C’est le boulot des cascadeurs, j’aurais dû éventuellement demander au chef–machino de se mettre derrière moi mais quelle responsabilité ! ! ! Que dire des autres, les spectateurs. La voiture nous aurait évité quelle se serait encastré dans le combo et les gens, concentrés eux aussi sur l’image : le réalisateur et Suzanne Durenberger notre scripte plus tous les autres, assis sur des cubes ou des chaises régies…. On a frôlé la catastrophe… pour rien. Après on réalise la connerie… Un seul "talkie" dans la voiture (tout le monde sait que ça peu tomber en panne à tous moments), la rue ouverte à la circulation (les rues de notre côté étaient bloquées par la régie mais si la voiture était partie dans le sens opposé à la caméra, elle aurait traversé la place et la circulation opposée), personne pour protéger les gens de la caméra, le Combo à la mauvaise place et… un régleur de cascade dyslexique… ("J’ai confondu la gauche et la droite quand la voiture venait vers nous", m’a-t-il avoué en guise d’excuses…). Que s’est-il passé exactement ? Allez savoir ! Il n’y a pas de petites cascades, de petits ou de gros risques. Dès qu’il y a risque, il faut tout prévoir, même le pire ou l’imprévu et il faut préparer. Comme toujours au moment de tourner on veut faire mieux, plus rapide, plus spectaculaire. La voiture est partie plus vite, c’est difficile pour la cascadeuse qui ne voit ni la route ni le compteur, d’évaluer la vitesse. Lors d’un de ses zigzags, elle a pris un virage vers nous, amplifié par sa vitesse plus élevée, elle s’est retrouvée dans notre axe. Après le régleur a essayé de corriger la trajectoire, mais comme il faisait face lui aussi au véhicule, sa droite ne correspondait bien sur pas à la droite de la cascadeuse et aussi incroyable que ça puisse paraître, il ne s’en est pas rendu compte tout de suite et, entre ordres et contrordres, il a continué à diriger la voiture droit sur nous. Voyant que tout foirait, il a tout de même eu le réflexe de faire arrêter la voiture, l’ordre fut exécuté immédiatement et la puissance de freinage plus les ABS de cette voiture ont sauvé les meubles. Bilan : une grosse frayeur, une légère commotion et une bosse sur le crâne. Un peu de casse sur la voiture et rien pour la caméra, la dolly ayant reculé de deux mètres poussée par la voiture (heureusement nous n’étions pas sur branche ou sur bazooka). Il y a quelques années, j’ai tourné 3 semaines aux USA pour un film français. Dès qu’il y avait une arme de jeu, des impacts, la moindre explosion ou cascade il y avait une réunion obligatoire pour toute l’équipe, des instructions, des consignes de sécurité et une distribution de protections pour les yeux et les oreilles. Je me souviens même de l’ambulance qui suivait la voiture travelling parce que nous étions à plus de 20 km d’une ville… Sans tomber dans les excès, il serait opportun que nous ayons tous une réflexion sur ces dangers que nous courrons tous les jours, que les productions prennent et nous font prendre. Il faudrait aussi, que les cascadeurs prennent conscience qu’ils prennent des risques mais que nous aussi nous en prenons et que leur métier c’est aussi de les évaluer et de nous prévenir du pourcentage de risque que nous prenons avec eux. Pour faire ce métier, ils doivent avoir confiance en eux. Et nous aussi par la même occasion.

Depuis plusieurs films, nos cascadeurs ont prouvé leur savoir-faire, même face aux américains. Il ne faudrait pas que ce soit au détriment de la sécurité. J’ai appris que sur un film américain, tourné récemment en France avec une équipe et des cascadeurs français, c’est une moto de cascade qui a percuté une caméra… Nous avons perdu, il y a peu un assistant caméra... lors d’une cascade. Les accidents continuent, faudra-t-il un autre mort ? La mode actuelle est aux films d’action, généralement avec des véhicules, autos, motos, hélicos… On en prépare de beaux et de palpitant pour cet été, soyons prudents, prévoyants et… professionnels pour nous protéger et faire de bons et beaux films. Cela nous concerne tous, techniciens, acteurs, cascadeurs, directeurs de production et maisons de production…

Et l’accident n’arrive pas qu’aux autres !

Conclusions En quelques années, c’est le 3e accident qui m’arrive : sur Le cousin de Corneau, je montais avec mon Steadicam sur une plate-forme à l’avant d’une voiture travelling, le conducteur a mal évalué la distance entre la caméra et une barrière le long du trottoir et mon Steadicam a heurté cette barrière, en m’emportant avec. Ce jour-là, le chef-machino m’a sauvé la vie car il m’assurait. Plus tard, sur Alissa, c’est la voiture travelling qui a pris feu et qui fut complètement détruite en pleine nuit sur l’autoroute, suite à une fuite d’huile. Il n’y avait même pas un extincteur à bord… J’ai tourné Le Raid, produit par Gaumont. C’est un film d’aventure et donc de cascades : haute montagne, voilier de course, poursuite voiture, hélicos de prise de vue et de jeu. Un accident d’avion a endeuillé la préparation de ce film, accident qui n’a rien à voir avec les risques de tournage directement mais nous avons perdu un chef opérateur et un directeur de production. Les assistants à la mise en scène, rescapés du drame ont décidé courageusement de faire le film, et ma modeste mésaventure (à côté de ce qu’ils ont vécu) ayant également fait le tour de l’équipe, nous avons été intransigeant sur la sécurité. En montagne, la prod avait fait appel à un guide de Chamonix, excellent que j’avais déjà rencontré sur Les Rivières Pourpres. En mer nous avons exigé pour toute l’équipe des gilets de sauvetages. En haute montagne, au Venezuela (4.200m) nous avions un médecin en permanence et nous avions fait des tests d’altitude à Paris. Pour les hélicos, nous avions un pro : Fred North et un cadreur spécialisé ainsi qu’un technicien au sol qui assure la sécurité pour les atterrissages et décollages, les transports d’équipe et les hélitreuillages de matos. Nous avions une équipe de cascadeurs formidables (Cauderlier team) qui nous assurait autant que les acteurs du film. Pour les armes à feu, nous avions un armurier prudent, mais j’ai refusé une prise de vue au 17mm à 15cm de l’arme qui tire. Nous l’avons fait sans risques avec une Scorpio-head que nous avions heureusement sous la main ce jour-là. J’ai aussi pété les plombs un jour en studio (fond bleu) où les comédiens tiraient et mitraillaient la caméra pendant une demi-journée avec des armes de gros calibre. Bien que protégés par des placos, borgniolles et lunettes, nous sentions le souffle de l’arme et la projection de poudre et de douilles.

A un moment, le premier assistant, par distraction a lancé l’action avant que nous ne soyons protégés. J’ai hurlé et rien ne s’est passé, mais encore une fois, le manque de concentration, la fatigue, la journée à finir dans les temps etc.

Nous avons également eu une cascade voiture, une course-poursuite dans l’axe de la caméra avec dérapage contrôlé en glissade devant nous et pano droite vers un comédien. Je n’ai pas eu le courage de le faire, je l’avoue, et notre chef-op a cadré le plan avec quelqu’un près de lui et le Combo à l’abri. Nous sommes attentifs, le plus prudent possible et conscient des risques. On parle et chacun d’entre nous y va de sa petite histoire d’accident de cascade qui aurait pu mal tourner. Et je suis effaré du nombre de drames évités de justesse !

PATRICK DE RANTER Cadreur et opérateur Steadicam Membre de l’AFCF. Boulogne, le 15 juin 2002.

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